LT · Manuscrit inédit
Memento Mori
Récits d’un croque-mort
Pendant près de dix ans, j’ai porté des cercueils, ouvert des caveaux, procédé à des exhumations, conduit des cérémonies et accompagné des familles. Memento Mori rassemble une cinquantaine de récits nés de ce travail.
Ce ne sont pas des histoires inventées. Ce sont des moments vécus, parfois graves, parfois drôles, souvent les deux à la fois : une première mise en bière, un prêtre qui se trompe de prénom, une cigarette posée sur une photo au fond d’un caveau. Le livre raconte ce que la mort fait aux vivants, et ce qu’on apprend à la côtoyer chaque jour.
Il s’adresse à tout le monde, à ceux qui ont perdu quelqu’un comme à ceux qui n’ont jamais osé regarder la mort en face.
Manuscrit achevé.
Ma Première Fois
Extrait d’un manuscrit inédit — le texte peut encore évoluer.
Je me souviens de la première fois où j’ai travaillé pour les pompes funèbres. À cette époque-là, j’étais au chômage. J’avais travaillé une dizaine d’années comme commercial. C’était un métier qui m’avait passionné pendant longtemps, parce qu’il m’avait appris beaucoup de choses sur le fonctionnement du cerveau humain. Mais j’avais fini par en faire le tour. Je n’avais plus rien à y apprendre, et surtout ce travail s’éloignait de plus en plus de mes valeurs. Alors j’ai commencé à chercher autre chose.
Un jour, j’ai vu une annonce pour une demi-journée d’intérim dans une entreprise de pompes funèbres. Je me suis dit : « tiens, allons voir ».
Je ne pensais absolument pas en faire mon métier. C’était simplement l’occasion de découvrir un domaine que je ne connaissais pas.
Le jour venu, je n’en menais pas large. Nous devions intervenir chez une dame décédée à son domicile. Il fallait effectuer sa mise en bière avant la cérémonie à l’église et l’inhumation. Je savais que j’allais voir un mort pour la première fois de ma vie. Et je n’avais aucune idée de la manière dont j’allais réagir. Alors j’y suis allé humblement. Quand je suis entré dans la chambre, cette femme était allongée dans son lit. Elle avait plus de cent ans. Je l’ai trouvée admirablement belle. Elle était petite, frêle, mais une forme de sérénité se dégageait d’elle. Une sérénité qui lui donnait une force étrange. Dans cette pièce, j’ai senti une odeur nouvelle : l’odeur de la mort. C’est comme si je connaissais cette odeur depuis toujours. Je me suis senti bien.
La journée s’est déroulée simplement. Nous avons fait la mise en bière, puis la cérémonie à l’église, et enfin l’inhumation. À la fin des obsèques, la maîtresse de cérémonie est venue me voir :
— Toi, tu as déjà travaillé dans les pompes funèbres.
— Non, non… jamais. C’est la première fois que je fais ça.
Elle m’a regardé avec étonnement.
— C’est bizarre. Tu as exactement la bonne attitude. Tu as déjà le savoir-être. Tu es sûr que tu n’as jamais travaillé dans les pompes funèbres ?
— Non, vraiment. C’est la première fois.
Elle a hoché la tête.
— Eh bien écoute… c’est très bien.
Le soir, en rentrant chez moi, j’ai compris quelque chose. Ce n’était pas une réflexion compliquée. Pas un raisonnement. C’était une évidence. Je n’avais pas eu l’impression de travailler ce jour-là. J’avais simplement eu l’impression d’être à ma place.
Et ce n’est que plus tard dans la soirée que j’ai réalisé quelque chose : c’était le jour de mon anniversaire.
© LT — 2026. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
Fumer avec un Mort
Extrait d’un manuscrit inédit — le texte peut encore évoluer.
Un jour, dans le petit cimetière d’un village de mon département, je suis allé ouvrir un caveau. Il fallait préparer une inhumation d’urne pour le lendemain.
L’ouverture était plutôt simple. Une porte semi-enterrée. En moins d’une heure, j’avais dégagé la terre et fait tomber la porte. Lorsque j’ai regardé à l’intérieur, j’ai vu quelque chose d’étrange. Des photos. Beaucoup de photos. La lumière est toujours faible dans un caveau. Je me suis approché. Les photos avaient été disposées sur le dernier cercueil, mais plusieurs étaient tombées au sol.
Je suis descendu dans le caveau. Il était calme. Cinq personnes y reposaient. J’ai ramassé les photos tombées au sol et je les ai soigneusement replacées sur le cercueil. Sur le dessus, à l’endroit où devait se trouver la tête du défunt, il y avait un portrait en format A4. Dans la pénombre, j’ai remarqué quelque chose au niveau de sa bouche. On aurait dit un clou rouillé.
Je me suis approché pour mieux voir. Je n’aime pas entrer dans un caveau avec une lampe. Je préfère rester dans la pénombre. La lumière me semble presque déplacée dans un lieu comme celui-là.
En m’approchant, j’ai compris. Ce n’était pas un clou. C’était une cigarette. Quelqu’un avait posé une cigarette sur la photo, et elle s’était consumée là.
Quand on enterre quelqu’un, il ne reste presque rien de lui. Une caisse en bois, un nom, une date de naissance et une date de mort. Mais là, par ce simple geste je savais qu’il fumait. Alors je me suis dit : « Bon… je vais fumer une cigarette avec toi. »
J’ai roulé deux cigarettes. J’ai déposé la sienne sur son cercueil, et nous avons fumé ensemble dans ce caveau.
© LT — 2026. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
Le Prénom
Extrait d’un manuscrit inédit — le texte peut encore évoluer.
Ce jour-là, nous avions deux obsèques à assurer. Une le matin, une l’après-midi. Dans les deux cas, il y avait une cérémonie religieuse.
Le rituel est toujours le même. Nous installons les fleurs et les tréteaux. Puis nous attendons devant le corbillard, le coffre ouvert, prêts à sortir le cercueil. Le prêtre sort de la cathédrale, parle un moment avec la famille, puis s’avance vers le corbillard. À ce moment-là, nous sortons seulement la tête du cercueil du caisson. Le prêtre accueille le défunt avant l’entrée dans la cathédrale.
Ce matin-là, le défunt s’appelait Jean-Pierre. Le prêtre s’est approché et a dit : « Je t’accueille, Pascal, dans cette cathédrale. »
Il y a eu un petit murmure dans la famille. Quelqu’un lui a discrètement fait remarquer que ce n’était pas Pascal.
La cérémonie s’est ensuite déroulée normalement.
L’après-midi, nous étions de retour à la cathédrale pour les secondes obsèques. Même rituel. Même attente devant le corbillard. La défunte s’appelait Josiane. En voyant le prêtre s’approcher avec la famille, je me suis dit en moi-même : « Ce serait incroyable qu’il se trompe encore. »
Il s’est avancé. Il a levé la main. Et il a dit : « Je t’accueille, Christine, dans cette cathédrale. »
Nous avons tous senti le fou rire arriver.
La personne à côté de lui lui a murmuré :
— Non… c’est Josiane.
— Pourtant, sur ma fiche, il y a écrit Christine, a-t-il répondu, très sérieux.
La famille ne comprenait pas vraiment ce qui se passait. Mais pour nous, c’était extrêmement difficile de rester sérieux.
Rester sérieux quoi qu’il se passe, cela fait aussi partie du métier.
© LT — 2026. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
Éditeurs et agents.
Le manuscrit complet de Memento Mori est disponible sur demande.
Demander le manuscrit